Une autre interprétation abusive

25 mai 2012

En lisant les nouvelles sur Radio-Canada.ca ce matin, un tire a attiré mon attention : « Les étudiants se bousculent aux portes des collèges privés ». En lisant l’article, j’en ai avalé mon café de travers. En fait, les seules « données » que le journaliste peut mettre en évidence pour prouver cette « bousculade » est le fait que le collège Grasset, dans le nord de Montréal, a admis 34 étudiants de plus que l’an dernier. « En outre, 130 autres étudiants ont été inscrits sur une liste d’attente, comparativement à 6 ou 7 étudiants en temps normal ». En effet, nous sommes devant un mouvement de masse. Rien de comparable aux manifestations de mardi, n’est-ce pas ?

In the series « How statistics can be badly used », this article from Radio-Canada.ca is interesting. According to the title, « Students rush to the doors of private colleges », escaping the present student strike. They would be even ready to pay up to 4000 $ per year (roughly 3100 €). But wait, how many students « rush »… Indeed, the article only says that one college in Montreal accepted 34 students more than last year, and 130 are on a waiting list… The « tendency » would be the same in other private colleges. They are right: it is a mass movement, especially if you compare with the 150 000 persons in the streets of Montreal last Tuesday…


Internationalisation du conflit étudiant

23 mai 2012

Montage réalisé par Radio-Canada.ca

Radio-Canada.ca souligne aujourd’hui que le conflit étudiant québécois a fait l’objet de nombreux articles dans les médias internationaux. Personnellement, j’ai suivi la RTBF, et le site de la société d’État canadienne en mentionne plusieurs autres :

Newsmap

J’ajouterais aussi Slate, qui publie sur le Web de bons articles touchant la politique française et internationale. France24, évidemment, a aussi parlé du « printemps érable ». De mon côté, j’ai aussi fait un petit test en essayant Newsmap, une visualisation originale des nouvelles de Google (une présentation française est aussi faite ici), mais comme nous sommes déjà 24 heures après les événements, la visualisation n’est plus très significative (je n’ai retenu que les articles canadiens, français et américains, en recherchant le mot « Quebec »). Cela m’a tout de même permis de tomber sur un article du Financial Post qui, sans ambiguïté, n’est pas en faveur du mouvement étudiant. Sous le titre « Time for Greece’s free ride to end », la chroniqueuse Diane Francis écrit :

Unruly students in Quebec are no different from the Greeks. Both have enjoyed free rides for years, both are being asked to pay their share of the tab and both are refusing to do so.
The backdrop to both situations, and likely more to come, is the Great Markdown, or the irreversible decline in living standards in developed countries due to mismanagement by democracies, debts, demographics and the success of emerging economies.
The second and third mortgages on the world’s “rich” nations means tax hikes and spending cuts in varying degrees. The protesting students and the Greeks are deadbeats, willing to go to any lengths to get out from under their share of the burden.
Obviously, the degree of discomfort is wildly variant. The Greeks are going to fall behind the Romanians in living standards in short order while the Quebec students are making a fuss over a pittance.
That makes the students, in a sense, even more irresponsible. They are protesting over inconsequential amounts that few will directly shoulder and that will, even after increases, remain the lowest fees in Canada. They are spoiled brats, fronted by kids who actually believe their “tuition crisis” is noble. Premier Charest is correct in shutting them down.

Cette opinion est-elle partagée ? J’ai été attiré par un article critiquant la méthodologie d’un sondage récent portant sur l’appui des Québécois à la crise politique actuelle. Le site de l’Observatoire des médias ACRIMED réfère au site montrealmedia qui publie un article sur la « manipulation sondagière » d’une récente Une de La Presse. Il apparaîtrait clairement que les Québécois sont en faveur de la ligne dure. Le journaliste conteste cette impression avec des arguments sur lesquels j’aimerais revenir :

  1. 800 internautes ont été interrogés par la firme CROP entre le jeudi après-midi 16 h 30, jusqu’à vendredi soir. Le journaliste critique la représentativité en soulignant que cela ne représente qu’1 Québécois sur 10 000 et conclut « peut-on sereinement affirmer que la « population  appuie massivement » lorsque 1 personne sur 10 000 a été sollicitée ? ». Ma réponse : oui, en considérant le pourcentage lié à la marge d’erreur propre à tout sondage. Dans le cas précis, cette marge s’établit à 3,45 % (pour un calcul de la marge d’erreur, on se référera à ce site et à des explications détaillées ici et ). Mais dans le cas de ce sondage Internet, il est vrai que le second point soulevé est à considérer.
  2. Le sondage n’est pas probabiliste et les répondants sont payés. Ma réponse : aujourd’hui, tous les instituts de sondage fonctionnent avec la méthode des quotas ou des panels construits à partir de répondants sur le Web. La chose est beaucoup moins chère, d’une part, et d’autre part, permet de combler des problèmes de sélection de l’échantillon. Les gens possèdent souvent plusieurs téléphones et sont difficiles à rejoindre. Le traditionnel sondage par téléphone n’est donc plus aussi fiable. La confiance dans l’utilisation des panels Web est encore loin d’être partagée dans la profession. En 2010, Claire Durand, spécialiste des sondages à l’Université de Montréal, se montrait « prudente ». Je suis de son avis, tout en reconnaissant que dans l’intérêt même des firmes, de tels sondages s’améliorent.
  3. Toute la période d’enquête n’a été faite alors que la loin finale a été adoptée. Ma réponse : il s’agit d’un argument important, mais je ne crois pas que pour la majorité des Québécois, les changements qui ont été apportés ont été si importants dans leur jugement général.
S’il y a « manipulation », elle ne vient pas du sondage lui-même, mais bien dans la sélection des résultats et dans la présentation visuelle.

Patrick Lagacé, sur son blogue, écrit une réplique générale à tous ceux qui considèrent que le journal pour lequel il travaille est vendu au gouvernement Charest. Si ce n’était que pour la caricature de Chapleau, un détour par cet article en vaut la peine…

This post is difficult to translate. I discuss the role of the international media and the surveys during the student crisis in Quebec. Some links are in French, others are in English. You can click on some of them to have a better idea. I strongly recommend to look at the Marcos Weskamp’s newsmap. It is an interesting visualisation of Google News.


Manifestation en cours

22 mai 2012

Manifestation en cours pour souligner le 100e jour du conflit étudiant et s’opposer à la loi 78 (couverture en direct sur Radio-Canada.ca et sur Twitter, suivez #manifencours). Comment réagiront les autorités ? RDI diffuse en même temps la période officielle de question à l’Assemblée nationale.

© Radio-Canada.ca


Conflit étudiant (suite)

18 mai 2012

Les choses avancent rapidement dans le cas du conflit étudiant. Le gouvernement a déposé à 20 heures un projet de loi spéciale dans le but de permettre « aux étudiants de recevoir l’enseignement dispensé par les établissements de niveau postsecondaire qu’ils fréquentent ». La loi modifie le calendrier scolaire et prévoit des amendes importantes pour ceux qui empêchent les cours de se donner. Les députés siègent en ce moment à Québec pour adopter rapidement ce projet (ce qui est l’idée d’une loi spéciale, soit accélérer les procédures normalement prévues par le Parlement). Des manifestations ont lieu au même moment à Montréal et à Québec

De mon côté, je me suis intéressé au blogue d’une de mes amies enseignant au Cégep de l’Outaouais. Les derniers articles sont déjà vieux, mais ils expriment le sentiment de certains profs, ce que je n’ai pas encore reflété dans mon blogue. J’ai particulièrement apprécié « Ils ont voté et puis après » et « La grève étudiante – où en sommes-nous ».

The Quebec Parliament is in session at the moment for the adoption of Bill 78, « An Act to enable students to receive instruction from the postsecondary institutions they attend ». The Charest Government has decided to adopt the hard line approach. Will it be the solution? Protests are going on in Quebec and Montreal. If you read French, I encourage you to look at the blog of one of my friends. She is a teacher at the Cégep de l’Outaouais and it is interesting to read a teacher’s point of view on the crisis.


Un bon principe peut en cacher un moins bon…

17 mai 2012

By Wim Bladt (Own work) [CC-BY-SA-3.0]

J’ai été frappé par une brève parue aujourd’hui dans le journal La Presse : « Trois heures de retard en avion: une indemnisation serait légitime ». Je ne suis pas un grand spécialiste des règlements aériens, mais je m’intéresse généralement à ces questions – sans compter que j’en suis un utilisateur ! Bizarrement, je ne vois pas spontanément ce type de nouvelle comme une « victoire pour le consommateur ». Certes, les compagnies négligentes pourraient être ainsi punies. On précise aussi que les « circonstances exceptionnelles » seraient exclues (les conditions météorologiques, sans doute). Mais j’ose encore croire qu’il n’est pas à l’avantage des bonnes compagnies de ne pas être vigilantes d’elles-mêmes à ce propos – et encore moins de compromettre la sécurité pour éviter d’indemniser ! Évidemment, il faut considérer aussi les destinations et les fréquences : une compagnie ne peut maintenir des avions d’urgence dans tous les aéroports. Ce qui m’inquiète plus, en fait, et même dans le cas des grandes compagnies, c’est souvent la sous-estimation des temps de correspondance – ce qui augmente nécessairement les temps de voyage si la correspondance est ratée. En passant, dans le cas des vols courts en Europe, pourquoi ne pas considérer les différents trains à grande vitesse (TGV, Thalys, Eurostar, ICE) ? Ce serait finalement plus simple et plus écologique.

In La Presse this morning, I was struck by a piece of news saying that a compensation would be legitimate if your plane is more than 3 hour late. I don’t consider this kind of news as a « victory for the consumer ». In those matters, security should come first, even though I recognize that the most neglected companies should be sanctioned and I salute the fact that exceptional circumstances should be considered. I think the problem is more because companies tend to minimise transfer times between two planes. But anyway, for short flights in Europe, why not considering speed trains, like (TGVThalysEurostarICE) ? It is often a better solution.


J’étais là…

14 mai 2012

(English below)

Tous les Montréalais ont entendu parler des trois bombes fumigènes dans le métro, jeudi dernier. Et bien j’y étais ! Bon, pas dans le métro même, mais j’allais entrer dans la station Parc, sur la ligne bleue, alors que les policiers faisaient sortir les gens du métro. Beaucoup de confusion, on se ruait vers les autobus pour rejoindre le centre-ville. J’en ai été quitte pour arriver en retard à ma conférence sur l’engagement des jeunes à l’ACFAS, au Palais des congrès, mais nos ateliers ont été retardés pour permettre à tous d’arriver.

Plan du métro © Société de transport de Montréal

L’événement n’a pas vraiment marqué un tournant dans le conflit entre les étudiants et le gouvernement, même s’il a certainement fait réfléchir. Je vous réfère entre autres à l’article d’Yves Boisvert dans La Presse, « Je suis un casseur ». Il relate une rencontre qu’il a eue avec deux militants de la CLASSE qui refusent de dissocier les actions des casseurs de l’ensemble du mouvement : « Il y a des anarchistes, il y a toutes sortes de monde, et le mouvement étudiant est très diversifié. Mais ne pensez pas que les casseurs sont une poignée isolée. Il y en a des centaines. » Intéressant.

Les trois bombes ont été lancées dans les stations Jean-Talon, Lionel-Groulx et Préfontaine, ce qui a paralysé l’ensemble du réseau pendant près de 2 heures. Des suspects ont été arrêtés. Ils ont été accusés « d’incitation à craindre à des activités terroristes, de complot et de méfaits« . Rien de moins. L’ancien bâtonnier du Québec se demande si de telles références au terrorisme étaient justifiées.

En parallèle au mouvement des jeunes au Québec, sur lequel nous n’avons pas manqué de discuter lors de notre rencontre de l’ACFAS (voir un compte rendu dans la seconde section de la Première chaine de Radio-Canada), il semble que le mouvement des Indignés reprend dans de nombreuses villes à travers le monde (à Bruxelles, par exemple et à Madrid, évidemment). Cet extrait tiré de l’article de la RTBF nous semble fort intéressant : « Aujourd’hui, des manifestations similaires ont lieu dans 500 à 600 villes à travers le monde« , a expliqué l’une des organisatrices. « Nous ne sommes pas anti-capitalistes. Nous ne sommes pas un mouvement politique. Nous voulons un retour à la démocratie civile authentique« . Cet extrait fait directement référence à une discussion que nous avons eue sur la possibilité d’un « après-politique » qui émergerait des manifestations et des émeutes que l’on observe un peu partout dans le monde. C’était la thèse défendue par Alain BERTHO. Personnellement, je ne la partage pas. La « démocratie civile authentique » n’existe pas, selon moi, puisque les citoyens ne sont pas « un » et ne peuvent se retrouver dans une structure unique qui l’exprimerait. La démocratie représentative a de nombreuses failles, les mécanismes électoraux peuvent être améliorés, mais cela reste le seul mécanisme efficace que nous ayons trouvé pour écouter la diversité des intérêts et en arriver à trancher. Et il ne faut jamais oublié que les mouvements spontanés que l’on observe ne durent souvent qu’un temps et sont le fait de minorités.

Une autre discussion intéressante que nous avons eue concerne la « nouveauté » des mouvements auxquels on assiste. Sur ce point, je me range à l’opinion de Nicole Gallant : ce qui est nouveau, c’est l’élargissement inédit de la prise de parole par de plus en plus de citoyens grâce aux nouvelles technologies (Facebook, etc.) et, par effet de conséquence, l’expression de plus en plus grande de différentes opinions individuelles. Cette réalité modifie grandement la nature de la politique qui, au contraire, vise plutôt à rechercher le compromis. Intéressant aussi…

En passant, pour ceux qui sont intéressés par le métro de Montréal, je vous conseille ce site.

Bon, j’ai été verbeux aujourd’hui. J’essaierai de faire plus court la prochaine fois !

DERNIÈRE HEURE : Démission de la ministre de l’Éducation, Line Beauchamp. Elle quitte même son poste de député. Le premier ministre indique que « des choses vont changer. »

AJOUT : Elle a été remplacée par Michelle Courchesne, qui cumule maintenant les postes de Ministre de l’Éducation, Vice-Première ministre et Présidente du Conseil du trésor. Pour les étudiants, Beauchamp n’était pas « le problème ». Voir aussi cet article du Devoir « Le gouvernement Charest ébranlé » et la déclaration du Premier ministre.

I had a lot of things to say in this post. Perhaps you have heard about those smoke bombs in the subway of Montreal. I was entering in one station at that time. It was a little bit chaotic. This event didn’t really change the dynamic of the conflict between the students and the government. However, we learnt this afternoon that the Minister of Education chose to resign. What will happen next? Clearly, Prime Minister Charest wants to let the situation worsen further.

In this post, I also mentioned two topics we discussed during the ACFAS conference on the political action of the young people: the idea that the present manifestations (and the ones of the Indignados) mark the end of politics has we know it. Alain BERTHO defends this idea. I disagree. I think the notion of « authentic civic democracy » is only an abstraction. Citizens are not « one » and the representative democracy is still the only mechanism we have invented – even if it is not perfect – to represent the diversity of interests in a society. I am not convinced that a « parallel structure » is more « democratic ». On this point, I am also not convinced about the « novelty » of the present movement. In her presentation, Madeleine Gauthier reminded us the movements of the 60s. Several similarities can be drawn. However, I agree with Nicole Gallant to say that the real « new » aspect is the role of the new technologies (like Facebook) which allow a lot of people to communicate their thoughts quickly. This process, paradoxically, « individualized » today’s politics, showing more and more the diversity of opinions, creating dissensus instead of consensus. This idea is really interesting.


Le président normal

9 mai 2012

F. Hollande aux Journées de Nantes © Jean-Marc Ayrault

Depuis dimanche dernier, on ne fait qu’entendre cette expression. François Hollande veut être un président « normal ». Les Guignols de l’info, avec leur humour mordant habituel, ont bien caricaturé la chose. À PPD qui lui demande s’il pourra l’interviewer demain matin, le nouvel élu répond qu’il n’aura pas le temps puisqu’il doit aller louer une camionnette chez Hertz pour faire son déménagement à l’Élysée avec des copains, puisqu’il est « un Français normal »…

Plus sérieusement, il convenait, me semble-t-il, de couper avec la logique du « super-président », comme je l’ai écrit dans mon article précédent. Le type de renouveau que voulait introduire Sarkozy n’a pas passé. Ce qui est intéressant de souligner, toutefois, c’est que selon certains journalistes qui l’ont connu bien avant qu’il ne soit élu, l’attitude qu’il semble adopter n’est aucunement feinte, mais correspond bien à son caractère. Le fait de s’arrêter et de discuter avec des gens, par exemple, est un comportement qui le caractérise, tout comme ce type de leadership consensuel que certains considèrent « mou ». Il faut d’ailleurs, à ce propos, lire le dernier blogue de Alexandra Szacka.

Pour un Nord-américain comme moi, ce style plus « décontracté » fait plaisir. Je me demande cependant s’il sera longtemps apprécié en France. J’attends le moment où un intellectuel s’inquiétera de « l’américanisation » du style de la politique française…

Since Sunday evening, the French press refers to François Hollande, the elected president, as the « normal president », in opposition to Nicolas Sarkozy, the « super president ». Hollande does not reject the term, on the contrary. As a journalist of the Quebec newspaper « La Presse » explains in her last paper (in French), this attitude is not « faked ». It is interesting to see how this « laid-back style » will develop. As a North American, I like it, but I will not be surprised if a French intellectual will pretty soon criticise this « Americanisation » of French politics…